samsungFaut-il compter sur la seule – et trop rare – innovation de rupture ou faire confiance aux améliorations à petits pas?

J’ai découvert par hasard le magazine Aeon Magazine, d’origine britannique, iconoclaste, qui aborde de multiples sujets de société : philosophie, science, psychologie, santé technologie, culture… Parmi ces textes, celui de Kat McGowan.

Intitulé Brilliant impersonators (imitateurs), son article aborde le sujet de l’innovation, ou plutôt celui de l’imitation, d’un point de vue plutôt anthropologique, une vraie leçon quand on lit la banalité des papiers sur l’innovation marketing et ce Graal de la disruptive innovation.

Je recommande la lecture intégrale du texte , mais je vais essayer d’en tirer l’essentiel.

En 2013, aux Etats-Unis, pas moins de 6000 procès ont été intentés pour imitation. Le plus célèbre, considéré comme la guerre la plus « sanglante » entre deux entreprisecelui entre Samsung et Apple. Ces entreprises ont dépensé à elles deux plus d’un milliard de dollars en quatre s’accusant mutuellement de’imitation sur la nouvelle technologie smartphone.

Les inventeurs sont aujourd’hui nos héros et nos sauveurs, ces génies qui vont faire renaître l’économie en nous apportant le progrès nous créant un futur plus propre, plus heureux et naturellement plus prospère. L’imitation est considérée comme une menace dans cette vision idyllique, au point de qualifier leurs auteurs comme des «pirates» qui ruine ce bel idéal. Une menace même pour «l’ordre social». Les innovateurs sont les seuls vrais artistes.

Selon un certain nombre de chercheurs, nous avons mal compris comment l’innovation fonctionnait réellement. Au cours de l’histoire – y compris les progrès technologiques tellement admirés – l’innovation s’est nourrie de l’imitation. Beaucoup d’animaux peuvent innover, mais seuls les humains peuvent faire quelques pas de plus, avec leur intelligence. Nous sommes des natural-born rip-off (arnaqueurs) artists. Etre humain, c’est de copier.

Cela se vérifie dans toutes sortes de sociétés comme ont pu les observer les anthropologues. Ils constatent que l’imitation permet aux bonnes idées de se répandre beaucoup rapidement et de manière efficace, leur permettant d’accumuler de l’expérience.

Kat McGowan considère que c’est un mythe de penser qu’un seul génie pourra changer le monde et estime la plupart des innovations sont banales, un mélange d’imitation et d’un zeste de créativité.

De même, elle rappelle que les avancées technologiques ne sont que des imitations, améliorées avec des avancées mineures qui, siècle après siècle ont évolué. C’est ainsi que nous sommes passés de l’échange de coquillages, avant de la monnaie en métal, le papier jusqu’au virtuel avec l’appartition des bitcoins…

 Les chercheurs qualifient ce process itératif de cumulative cultural evolution. Et les animaux ne sont pas aussi différents que les humains au point de considérer que l’innovation est commune dans le règne animal, ne serait-ce que pour leur propre survie.

la photo originale de l'article

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L’auteure prend l’exemple des bébés chimpanzés dont la croissance est similaire à celle des bébés humains. Mais les petits humains se distinguent par le fait qu’ils savent mieux observer et imiter. Une imitation qui va persister tout au long de leur enfance et de leur vie. We’re compulsive about it.

Seuls les humains, considère-t-elle, «surimitent» les comportements de leurs aînés. Imiter est «heuristique» (qui consiste ou qui tend à trouver selon Larousse). Elle cite un chercheur qui considère que «l’imitation est une stratégie remaquable d’apprentissage».

A la différence des animaux, les humains peuvent laisser des traces derrière eux après leur mort, un savoir qui sera transmis aux générations suivantes. Ils n’auront pas besoin de réinventer la roue.

Certaines recherches ont démontré que des produits qui mêlaient imitation et innovation étaient «modérement» efficaces, mais que de innovations de rupture ne l’étaient pas du tout. Conclusion inattendue de ces recherches, c’est que l’innovation est souvent une question de chance, un moment où coïncident attentes consommateurs et produit plutôt que du génie.

Elle conclut we’ve got it all wrong. Il s’agit d’oublier la notion de «génie», d’un cerveau exceptionnel, d’une histoire qui ne serait jonchée que de «penseurs exceptionnels». Mieux encore, elle considère que la machine de l’innovation ne peut fonctionner que grâce à une armée de small minds, qui n’ont pas de pensées originales. It’s time to celebrate their mediocrity.

«Nous prônons l’originalité dit-elle, mais les être humains sont des natural-born copycats et seulement les bons imitateurs survirvront […] Est-ce le moment de célébrer les arnaqueurs ?»

A méditer et à rapprocher d’une tribune publiée hier dans la Tribune.fr, titrée «Où est l’innovation?»